Weinberg et son Quintette

Puisque si souvent il y a eu confusion entre Feinberg et Weinberg, tout au moins en Occident, tournons-nous un peu vers ce dernier, et ouvrons son Quintette en fa mineur op.18, dense et ambitieux, l'une des premières pièces de grande envergure de son auteur, un compositeur polonais né en 1919 qui eut la triste particularité d'être marqué à la fois par la terreur nazie et la terreur stalinienne, tout en ayant la chance d'y survivre jusqu'en 1996. En effet, sa famille fut entièrement massacrée par les nazis en Pologne, et il ne dut sa survie qu'à la possibilité d'avoir quitté la Pologne pour l'Union Soviétique en 1939, plus précisément vers Minsk dans un premier temps ; quelques années plus tard, après avoir reçu la nationalité soviétique, il épousa la fille d'un acteur bien connu à Moscou, Solomon Mikhoels, lequel fut assassiné sur ordre de Staline en 1948. Lui-même fut arrêté en 1953, et ne survécut sans doute que par le hasard de la mort de Staline le mois suivant, même si quelques personnalités et notamment Chostakovitch eurent le courage de prendre sa défense.
Justement, Chostakovitch, qui était devenu un très proche ami, est le nom le plus souvent associé à Weinberg du point de vue stylistique, parfois négativement ; mais il ne faudrait pas exagérer cette influence qui n'est pas à sens unique ! En observant attentivement les dates, on s'aperçoit que certaines caractéristiques d'écritures de Weinberg - par exemple dans le Quintette datant de 1944 - se retrouvent en fait chez Chostakovitch jusque bien des années plus tard. Par ailleurs certains parallèles dans le caractère et l'écriture pourraient être faits avec le Premier Quintette de sa compatriote polonaise Grazyna Bacewicz, pourtant postérieur (1952).
Cette partition très dramatique est bâtie en cinq mouvements, de nombreux passages n'utilisant que le quatuor à cordes tandis que le piano se retrouve plusieurs fois soliste. L'épicentre émotionnel se situe dans le Largo en quatrième position (où l'on trouve assez curieusement deux citations d'œuvres françaises bien connues, d'une part dès l'amorce, le début du Concert de Chausson, et de l'autre au sein d'une longue cadence pianistique, le récitatif bien connu qui ponctue l'Alborada del gracioso de Ravel). Deux mouvements rapides précèdent ce Largo : le second mouvement (Allegretto en si mineur), ayant la fonction d'un intermède, d'humeur assez sinistre et fantomatique, citant dans un mode déformé le motif fatidique de la 4ème symphonie de Tchaïkovski (mais surtout se basant sur le même thème principal ouvrant le premier mouvement, quoique là aussi en décalant les appuis rythmiques), et le troisième, Presto en sol mineur de type " Scherzo ", également effrayant, avec néanmoins un élément très contrasté en son centre, plus apaisé, d'une inspiration nettement populaire, souvenir peut-être de danses montagnardes comme on en trouve dans les Tatras (et dans les œuvres tardives de Szymanowski comme ses Mazurkas). Un autre motif important, une valse volontairement grotesque, se retrouve par deux fois au centre des panneaux extérieurs de ce mouvement. L'ouverture de l'œuvre (moderato con moto) est bien plus chantante et mélancolique, avec parfois même des rayons de lumière beethoveniens que l'on pourrait sûrement assimiler à des souvenirs heureux, tandis que le finale (Allegro agitato en fa majeur) est marqué principalement par une idée féroce et martelée, laissant la place à une sorte de gigue d'inspiration à nouveau paysanne mais qui rapidement prend une tournure nettement complexe et contrapuntique ; vers la fin de l'œuvre, après un climax cauchemardesque, le beau thème liminaire de la partition (qui n'est pas sans évoquer celui qui ouvre le 3ème Concerto de Rachmaninov) revient une dernière fois avec beaucoup de passion (après avoir discrètement émergé de la danse évoquée à l'instant), avant que l'idée principale de ce finale ne se transforme en mouvement perpétuel ralenti qui s'effiloche comme le fil de la vie, laissant volontairement l'œuvre sans conclusion. L'évocation fugitive d'autres auteurs au sein de cette partition quasi symphonique sert de balise à une construction dramaturgique dont l'intensité presque insoutenable révèle clairement tant l'aspect autobiographique que romanesque, par-delà les contrastes vertigineux entre des pages d'une très grande violence ou dotées d'une pulsation rythmique obsessionnelle, et celles totalement détachées du monde, contemplatives et statiques. Ce Quintette fut créé le 18 mars 1945 à Moscou par le Quatuor du Bolchoï avec Emil Guilels au piano.

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