Hans Winterberg

Il faut découvrir ce compositeur magnifique qu'est Hanuš (par la suite Hans) Winterberg (1901-1991), d'origine tchèque, et dont il n'est nulle part question, dans aucun ouvrage existant. Il fut arrêté tardivement, en décembre 1944, et arriva à Theresienstadt le 25 janvier 1945 (souvenons-nous que Robert Desnos y fut amené encore plus tardivement pour y mourir), et donc après l'envoi vers la mort de la majeure partie des musiciens présents au ghetto, dont certains comme G. Klein, Krása et Ullmann lui étaient bien connus. En effet Winterberg passa la majeure partie de sa jeunesse à Prague, sa ville natale (et non les Sudètes comme le prétendirent certains membres de sa famille vers la fin de sa vie), où il côtoya donc la plupart des compositeurs importants de la ville, qu'il pouvait également retrouver auprès d'Alois Hába, qui fut son professeur de composition. Il étudia également la direction d'orchestre avec Zemlinsky. Il eut aussi un lien fort avec la ville de Brno en Moravie (y travaillant notamment comme répétiteur à l'opéra), qui était un peu, comme je le disais tout à l'heure, le fief de Janácek d'où P. Haas comme V. Kaprálová étaient issus. Bien que d'origine juive, son mariage avec une catholique (Maria Maschat, elle-même compositrice et pianiste) le protégea par la suite pendant un temps (contrairement à sa mère qui fut assassinée le 4 août 1942 au camp de Maly Trostinez en Biélorussie après avoir elle-même fait un court passage à Terezín où elle fut déportée le 30 juillet). Mais avec la spirale infernale des derniers temps de la présence allemande, soit sentant que sa situation mettait en danger tout le reste de sa famille ou bien forcé par les autorités, il dut prendre (comme P. Haas) la décision fatale de divorcer pour les protéger. On a cru quelque temps qu'à la libération du camp, il avait été arrêté à nouveau comme germanophone, cette fois par les autorités tchèques mais son petit-fils a pu récemment mettre au jour à Prague des informations plus précises et fiables, et l'on sait simplement qu'il perdit plus tard sa nationalité tchèque (pas forcément en liaison avec les décisions d'épuration ethnique signées par le président Beneš le 2 août 1945, qui par contre eurent un impact sur son ex-épouse). Sa présence semble avoir été acceptée à Prague, et son départ en 1947 vers la Bavière où il finit ses jours bien plus tard, ne semble pas avoir été provoqué sous la contrainte. La raison première de son départ fut d'ailleurs de pouvoir retrouver ses manuscrits et archives musicales que son ex-épouse avait mis en sûreté lors de son arrestation puis emmené lors de son propre départ vers la Bavière (elle travaillait désormais à la Radio bavaroise et continua à jouer la musique de Winterberg comme en témoigne un enregistrement de la Klaviersuite 1956). Par la suite, la nouvelle vie de Winterberg avec l'une de ses élèves et le coup de Prague en 1948 ne pouvait certes pas constituer une incitation au retour. Il enseigna plus tard au Conservatoire de Munich, et put voir un certain nombre de ses œuvres orchestrales jouées et enregistrées par la Radio, avant un grand silence durant les dernières années de sa vie.
La décision tragique qu'il dut prendre fin 1944 détruisit pour toujours sa famille, car il ne put jamais revenir à la situation précédente quand il retrouva les siens à Munich. Mais il eut par la suite une vie personnelle plutôt agitée avec plusieurs autres mariages. Sans entrer dans les détails, je peux signaler que sa carrière musicale posthume n'a pas été plus heureuse car son fils adoptif avait créé un imbroglio juridique, en interdisant entre autre l'accès à sa musique jusqu'en 2030 ! Il a fallu l'énergie remarquable de son petit-fils en ligne directe, Peter Kreitmeir, pour faire annuler ces dispositions à l'été 2015 avec l'aide de l'avocat Randol Schoenberg (petit-fils du fameux compositeur) et avec l'aide du remarquable producteur et musicologue Michael Haas. J'en profite du reste pour saluer le courage et l'énergie de ce dernier qui fut déjà (après avoir été le producteur de Solti) le fondateur et producteur de toute la série Decca " Entartete musik ", puis directeur de la musique au Musée Juif de Vienne où il mit toutes ses forces pour aider à ce qu'il nomme le rapatriement posthume des auteurs bannis, tandis qu'il est aussi l'auteur d'un livre majeur Forbidden music, hélas non traduit en français. C'est lui qui a attiré mon attention sur Winterberg, me mettant en relation avec son petit-fils, grâce auquel j'ai pu avoir l'honneur d'être le premier à jouer sa musique depuis sa mort en 1991, qui plus est en éditant et donnant en Italie en 2015 la première de sa Suite pour piano intitulée justement Theresienstadt et composée lors de son emprisonnement en 1945. Désormais, le tout nouveau centre viennois (International Centre for Suppressed music) pour la réhabilitation des musiciens interdits veillera sur son legs musical, d'une taille considérable, presque à l'image d'un Martinu si ce n'est à celle d'un Milhaud, d'un Weinberg ou d'un Villa-Lobos. Winterberg, qui fut aussi un peintre doué, non seulement produisit une quantité importante de musique de chambre, mais s'intéressa, en plus de la musique symphonique, à des sujets littéraires comme la nouvelle La légende de Saint-Julien l'Hospitalier de Flaubert qui lui fournit la matière d'un oratorio. S'y ajoutent des lieder, beaucoup de musique pour piano seul en plus de quatre concertos, et de la musique de ballet, notamment sur le sujet de Pandora (Ballade um Pandora) datant des années cinquante (un thème qui curieusement servit aussi quelques années plus tard pour un ballet de Leif Segerstam, qui fut même un de ses premiers succès de jeunesse à la fin des années soixante). Après avoir été sans doute sensible à l'univers de Schoenberg dans sa jeunesse (on l'entend par exemple dans le très expressionniste mouvement lent de sa Suite 1927 pour piano), Winterberg semble avoir beaucoup appris des partitions de Bartók, Martinu et Hindemith dont il partage une harmonie riche, parfois polytonale ainsi qu'un style très vif et énergique. Mais la page centrale au climat funèbre de la Suite Theresienstadt (encadrée par deux mouvements perpétuels) montre un sens du tragique et une grandeur qui ne s'efface pas de la mémoire. Il ne semble pas avoir craint - bien au contraire - de conserver et même renforcer une écriture tout à fait complexe jusqu'à la fin de sa vie, quoique éloignée du dodécaphonisme ou du sérialisme, notamment dans les pièces pour orchestre comme le remarquable et puissant Stationen 1974/75 (pièce de 17 minutes d'une seule coulée) ou Arena-20.Jahrhundet (saisissante musique qui semble regarder le passé récent avec autant d'ironie que de fureur dans une instrumentation d'une qualité exceptionnelle). Ses partitions orchestrales d'après guerre (dont certaines furent enregistrées brillamment par l'Orchestre de la Radio de Bavière) ne sont pas sans rappeler les œuvres ambitieuses de Skalkottas, mais partagent peut-être moins que dans sa musique de chambre le souvenir du " Jeune Classicisme " de Busoni. Quant à ses œuvres de l'entre-deux-guerres comme la Première Symphonie (Sinfonia dramatica) de 1936, elles montrent nettement ses liens stylistiques avec le monde culturel tchèque (y compris avec la langue et son accent typique sur la seconde syllabe, comme le note Michael Haas dans son article - voir référence dans la bibliographie - évoquant les travaux de Janácek sur la prosodie, et ajoutant que l'on peut retrouver cette caractéristique souvent dans les œuvres de ses compatriotes P. Haas, ou Krása par exemple). Il me semble évident que la puissance et la dimension de la musique de Winterberg devraient absolument conquérir les musiciens et les mélomanes dans les années à venir et d'abord les orchestres (le contraire serait un scandale qui équivaudrait à refuser de jouer des chefs-d'œuvre inconnus d'un Bartók ou d'un Hindemith qui auraient soudain réapparus).

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